Protéger son cerveau

La lutte contre l'Alzheimer passe par un mode de vie sain pour maintenir une bonne santé cérébrale

Derrière le raz-de-marée fataliste de chiffres catastrophes publiés en début de semaine sur la maladie d'Alzheimer se cache aussi l'espoir.

 

Le Devoir, 09 janvier 2010,Louise Maude Rioux Soucy
 
Pas encore celui de guérir, certes, mais certainement celui de recourir à de nouvelles armes pour en retarder l'issue inévitable. Retour sur un changement de paradigme qui promet plus de beaux lendemains.

Entraîner son corps et ses méninges pour éloigner la maladie d'Alzheimer et les démences qui y sont apparentées. Il y a une décennie à peine, la formule aurait été tournée en dérision tant ce mal qui s'attaque à la mémoire et au raisonnement paraissait inéluctable. Mais depuis que la science a mis au jour la composante vasculaire de ce sapeur d'autonomie qui touchera 1,1 million de Canadiens d'ici une génération, on apprend peu à peu à apprivoiser la notion de santé cérébrale et, du coup, à protéger son cerveau... comme on prend soin de ses artères.

Les médecins ont longtemps considéré l'alzheimer comme une maladie dégénérative induite par des facteurs bien précis, tels que l'âge et l'hérédité, sur lesquels ils n'avaient aucune prise. C'est encore vrai aujourd'hui, du moins en partie, puisqu'à ceux-là s'ajoutent désormais d'autres facteurs de risque sur lesquels il est désormais possible d'agir concrètement, explique le Dr Fadi Massoud, directeur scientifique de la Clinique de la mémoire du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM).

Depuis cinq à dix ans, les scientifiques s'intéressent de près à ce qu'ils appellent la composante circulatoire de l'alzheimer, raconte l'interniste-gériatre. «On a découvert que les facteurs de risque vasculaires n'interviennent pas seulement dans les crises de coeur ou les AVC, mais aussi dans les problèmes de mémoire sérieux comme la démence ou la maladie d'Alzheimer. Tout cela a ouvert la porte à de nouveaux champs d'étude en prévention et en intervention.»

Les bonnes habitudes

C'est ainsi qu'on a pu comprendre que la prévention et la prise en charge précoces de l'hypertension, du diabète ou des problèmes de cholestérol contribuent «à réduire le risque de développer ou d'aggraver ce genre de démence», résume le Dr Howard Bergman, qui a présidé le comité d'experts mandaté par Québec en vue d'élaborer un plan d'action contre l'alzheimer. Cette prise de conscience a donné tout son sens à la notion de bonne santé cérébrale et entraîné avec elle un chapelet de bonnes habitudes à prendre, un peu comme le font ceux qui veulent maintenir une bonne santé cardiaque.

Des études ont en effet démontré qu'être actif régulièrement, à raison de trois ou quatre fois par semaine à intensité modérée, en faisant du vélo ou de la marche rapide par exemple, ralentit les effets du vieillissement normal sur le cerveau. Les aînés qui s'astreignent à une telle routine ont aussi de meilleures capacités sur les plans de la concentration, de l'attention et de la mémoire, raconte Dave Ellemberg, professeur en kinésiologie à l'Université de Montréal.

«Quand on utilise des outils un peu plus pointus, comme l'imagerie cérébrale, on voit que ce même programme d'entraînement qui génère une augmentation des capacités cognitives cause aussi une augmentation de la densité neuronale dans certaines régions du cerveau, surtout celles qui sont impliquées dans la mémoire.» Les modèles chez l'animal montrent également que l'activité physique favorise la multiplication de neurotransmetteurs jouant un rôle dans la mémoire et l'attention, ajoute celui qui est aussi neuropsychologue.

Gagner du temps

Si l'on sait que l'exercice physique modifie l'architecture ou la densité neuronale du cerveau, on ignore par contre où se situent les limites de ce facteur de protection. Les spécialistes s'entendent toutefois pour dire que le maintien d'un corps sain dans un esprit sain peut retarder l'apparition de l'alzheimer significativement, fait valoir Amélie Giguère, porte-parole de la Société Alzheimer de Montréal. «Plusieurs études ont montré que l'activité physique et de bonnes habitudes de vie peuvent retarder jusqu'à deux ans la maladie.»

Dans son rapport déposé en mai dernier, le Dr Bergman cite lui aussi une panoplie de facteurs protecteurs liés aux bonnes habitudes de vie: activité physique, saine alimentation, cessation du tabagisme, consommation modérée d'alcool ou encore maintien d'une activité intellectuelle et sociale stimulante. «Mais attention, ce ne sont pas des panacées. Un mode de vie sain n'évite pas la maladie ni ne la guérit. Cela peut seulement réduire les risques de la développer ou, à tout le moins, en ralentir la progression», prévient le professeur titulaire aux départements de médecine, de médecine familiale et d'oncologie de l'Université McGill.

Une formule semblable est présentement à l'étude auprès d'un groupe d'aînés suivis dans le cadre du projet «Muscler vos méninges» dirigé par la chercheuse Sophie Laforest et auquel participe aussi Dave Ellemberg. À son sens, ce sont surtout les effets cumulatifs de tous ces facteurs de protection qui sont intéressants. «On se dit que si huit semaines d'activité et de mode de vie sain peuvent avoir un impact sur la maladie, c'est sûr que, si on fait ça toute notre vie, ça peut laisser une trace permanente et s'accumuler au fil des ans.»

Dans le rapport d'experts qu'il a présidé, le Dr Bergman ajoute à cette longue liste deux autres facteurs de risque qui doivent être pris en compte dans l'examen de cette maladie complexe dont on ignore encore les origines. Le premier est lié aux traumatismes crâniens. Des études récentes ont permis de conclure que «les boxeurs et les footballeurs sont très à risque de développer des maladies comme le parkinson, l'alzheimer ou d'autres démences, un peu comme Mohammed Ali», raconte le gériatre.

Le second facteur suggère que les années passées sur les bancs d'école ont un impact sur la quantité de ramifications neuronales d'une personne. Une étude très intéressante a été réalisée sur une communauté de soeurs américaines, raconte le Dr Bergman. «On a étudié les compositions que ces soeurs avaient écrites lorsqu'elles avaient 15 ans. On a découvert que les compositions les moins élaborées et qui comportaient le plus d'erreurs étaient celles des soeurs qui souffrent aujourd'hui de démence.»

Reprendre le contrôle

Mises bout à bout, toutes ces informations, aussi fragmentaires et imprécises soient-elles, permettent de redonner un peu de pouvoir à ceux qui ont reçu le diagnostic comme une fin de non-recevoir et une irrémédiable perte de contrôle. Mais encore faut-il qu'elles circulent, s'inquiète le Dr Massoud, qui estime qu'il faut éduquer la population et sensibiliser le corps médical à l'importance de se mobiliser autour de ces enjeux cruciaux.

Déjà, certains ont flairé la bonne affaire. On a vu apparaître ces dernières années des programmes comme NeuroActive ou Brain Age qui promettent justement de muscler les méninges. Faut-il s'en méfier? Oui et non, répond le Dr Massoud, qui souligne le caractère artificiel de ces logiciels. «C'est sûr qu'on va améliorer notre performance de façon spécifique sur une tâche précise, que ce soit une tâche de calcul ou de concentration par exemple, mais dans le quotidien, ce genre d'exercice a peu d'impact.» Ce dernier recommande plutôt des programmes comme MEMO, développé à l'Institut de gériatrie de l'UdeM, qui permettent d'intervenir sur des tâches quotidiennes par le biais d'exercices ciblés pour les personnes atteintes de démence.

Quant au reste, rien ne remplace une vie riche et stimulante. C'est aussi l'avis de Dave Ellemberg, qui voit ce genre de logiciel comme un outil parmi plusieurs autres. «C'est tout organisé, ludique. Pas besoin de se casser la tête. Mais est-ce que c'est meilleur que de faire tous les jours des mots croisés, de visiter des musées, de tricoter ou de soutenir des conversations dynamiques? Certainement pas. Et aucune étude sérieuse n'a jamais prétendu le contraire.»

Relever le défi


La réponse à l'électrochoc publié cette semaine par la Société Alzheimer n'est pas hors de portée. Elle dort sur les tablettes du ministère de la Santé et des Services sociaux. En mai dernier, un comité d'experts présidé par le Dr Howard Bergman a déposé un rapport fouillé destiné à jeter les bases d'un plan d'action pour la maladie d'Alzheimer. Intitulé Relever le défi de la maladie d'Alzheimer et des maladies apparentées - Une vision centrée sur la personne, l'humanisme et l'excellence, ce dernier propose sept actions prioritaires assorties de 24 recommandations destinées à placer le Québec parmi les meilleurs au monde. Un dossier à suivre de toute urgence.

Le rapport Bergman en sept points

- Sensibiliser, informer et mobiliser la population.

- Assurer l'accessibilité à des services personnalisés et coordonnés d'évaluation et de traitement pour les personnes atteintes et les proches aidants.

- Promouvoir la qualité de vie, offrir l'accès au soutien à domicile et le choix d'un milieu de vie de qualité aux stades avancés de la maladie.

- Encourager des soins de fin de vie de qualité, pertinents sur le plan thérapeutique.

- Soutenir les proches aidants.

- Développer et soutenir les meilleures pratiques.

- Mobiliser tous les acteurs des secteurs public, universitaire et privé autour de la recherche.