Itinérance - La recherche pour soutenir les politiques
Le Devoir, 07 janvier 2010, Eric Latimer, Olivier Farmer et Marie-Carmen Plante
L'éditorial «La plaie béante» de Marie-Andrée Chouinard, publié dans Le Devoir du 28 décembre, met en relief la difficulté de concevoir un plan d'action cohérent en itinérance, alors que la nature et l'ampleur du problème sont encore mal connues.
Ce qui manque aussi, toutefois, c'est une compréhension des interventions les plus efficaces pour aider les personnes itinérantes à sortir de la rue. À cet égard, comme le souligne l'éditorialiste, le projet de recherche Chez soi, financé par la Commission de la santé mentale du Canada, promet d'être révélateur.
Ce projet, en effet, nous permettra d'évaluer ce qui se passe lorsque l'on offre à 300 personnes itinérantes qui ont des problèmes de santé mentale deux interventions en combinaison: l'accès immédiat à un logement décent et abordable (parce que subventionné), et choisi en fonction des préférences de la personne, ET un soutien clinique et de réadaptation spécialisé, conçu pour s'adapter en fonction des objectifs de vie de la personne.
Ce soutien spécialisé l'accompagne tout au long de son parcours, l'aidant au besoin à trouver un nouveau logement. Elle peut ainsi fonctionner dans un milieu de vie plus autonome et plus intégré à la société générale qu'autrement. C'est cette combinaison d'accès au logement et au soutien spécialisé qu'on appelle «Housing First». Des études américaines suggèrent qu'il est souvent efficace de commencer par satisfaire l'aspiration primaire à un logement décent et sécuritaire, avant de s'attaquer aux autres problématiques telles que la consommation d'alcool et de drogues.
Si l'expérience montréalaise s'avère typique de celle d'autres villes, l'approche Housing First permettra non seulement d'augmenter la qualité de vie des personnes qui en bénéficieront, mais aussi de réduire d'autres coûts sociaux: hospitalisations, incarcérations, etc.
Le plan d'action interministériel en itinérance 2010-2013, dévoilé à la mi-décembre, souligne le caractère prometteur de l'approche Housing First. Le projet Chez soi évalue de façon rigoureuse cette approche à Montréal, ainsi que dans quatre autres villes canadiennes. Au-delà des connaissances immédiates qui découleront du projet et qui s'intégreront au corpus d'expérience et de connaissances déjà acquises par le milieu de l'itinérance au Québec, on peut espérer que le projet renforcera une culture de recherche expérimentale et d'évaluation rigoureuse qui, à long terme, sont nécessaires à l'élaboration de politiques et de programmes efficaces. Nous pourrons ainsi peu à peu prévenir l'itinérance plus souvent et lorsque nécessaire, mieux aider les gens à se rétablir.
Eric Latimer, Olivier Farmer et Marie-Carmen Plante - Respectivement chercheur principal au projet Chez soi de Montréal (Institut Douglas et Université McGill), chef du département de psychiatrie au CSSS Jeanne-Mance et psychiatre pour le projet Chez soi.
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Le plan d'action en itinérance dévoilé en décembre ne peut pas prétendre régler le problème des sans-abri au Québec, en grande partie parce qu'on mesure très mal l'étendue réelle de cette profonde détresse.
Incroyable, mais vrai: l'une des 70 mesures du Plan d'action interministériel en itinérance 2010-2013 dévoilé à la mi-décembre est de réaliser un «portrait de l'itinérance dans onze villes ciblées du Québec», car, le concède-t-on sans ambages, bien que l'on pressente que cette manifestation de la pauvreté extrême soit en malheureuse expansion, aucune photographie réelle et juste de l'itinérance n'a été réalisée au Québec depuis 1996.
Difficile de savoir alors si ce plan d'action, arrivé tel que promis avant les grands froids destructeurs, n'agira pas vainement comme une légère pommade appliquée sur une plaie béante. Lors de la commission parlementaire tenue il y a plus d'un an, de nombreux et pertinents témoignages avaient établi la nécessité criante d'une véritable politique de lutte contre l'itinérance. Elle aurait permis d'établir l'importance qu'y accorderait un gouvernement en garantissant, dans le temps, le renouvellement des mesures et l'octroi des ressources financières.
Il est bien dommage que ce cri du coeur, pourtant reconnu par les parlementaires dans un rapport déposé à l'Assemblée nationale en novembre, n'ait pas été entendu par la ministre déléguée aux Services sociaux, Lise Thériault. Optant pour une action rapide à l'approche de cette période hivernale qui ajoute aux tourments des itinérants, le gouvernement a plutôt choisi la formule «plan d'action», portant à 2013 son expiration. C'est une ombre au tableau. Il faut souhaiter que Québec n'ait pas remisé entièrement l'idée d'une politique, qui cimenterait en priorité nationale des actions autrement provisoires.
Le plan contient certes des mesures prometteuses, par exemple la réservation pour les sans-abri de 300 unités du programme Accès-logis de la Société d'habitation du Québec, ou encore des programmes d'aide ciblée vers les jeunes, une clientèle en croissance chez les itinérants. Un volet entier destiné à la recherche — dans lequel loge justement la demande d'un portrait juste de l'itinérance au Québec — est bienvenu.
Difficile toutefois de juger de l'efficacité appréhendée de ces mesures, puisqu'il est impossible de brosser un tableau réel du problème. Les données sont vagues, imprécises: au Canada, les estimations passent de 150 000 à 300 000 pour chiffrer les itinérants, dont près de 30 000 erreraient à Montréal seulement. Les organismes oeuvrant auprès de cette clientèle en détresse estiment que la moitié d'entre eux souffriraient d'un problème de santé mentale.
Le plan d'action n'a pas d'énormes ambitions en cette matière, qui pourtant semble expliquer, pour plusieurs, ce triste vagabondage. D'un séjour à l'hôpital jusqu'à la rue, en passant par la prison, où certains séjournent pour avoir violé des règlements — trop souvent démesurément sévères et destinés précisément à les effacer du tableau urbain — ces pauvres gens sombrent dans un cycle infernal duquel ils peinent à s'extirper. Plusieurs n'en sortent jamais.
Un récent programme de recherche lancé par la Commission de la santé mentale du Canada dans cinq villes canadiennes, dont Montréal, vise précisément ce groupe démuni. Il s'agit d'une heureuse initiative. En mettant à la disposition des sans-abri — 300 à Montréal seulement font partie de cette expérience — des logements sociaux et une aide octroyée par des spécialistes, on espère rompre le cycle des institutions et de la rue.
Au Québec, des programmes comme Accès-logis offrent sensiblement la même chance, mais on arrive difficilement à savoir quelle portion des gigantesques besoins est servie par les unités disponibles. L'un des objectifs précis de la recherche menée par la commission fédérale est de mesurer l'économie potentielle pour les gouvernements; ceux-ci gagneraient à augmenter les subventions au logement plutôt que d'assumer d'imposants coûts d'institutionnalisation ou d'incarcération.
L'initiative de départ de la Commission des affaires sociales était tout à fait bienvenue: tenir une commission parlementaire pour cerner le problème de l'itinérance, intuitivement perçu comme grandissant. Malheureusement, cette lancée positive atterrit un peu platement, car ce nouveau plan d'action souffre principalement de vouloir s'attaquer à un problème qu'il ne mesure pas vraiment.
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